Bonjour Marie-Bernadette. Merci d’être avec nous en cette journée internationale des femmes et filles de sciences. Tout d'abord, est-ce que tu pourrais te présenter en quelques mots, et nous parler de ton parcours ?
Bonjour, je m’appelle Marie-Bernadette Lepetit. Je suis directrice de recherche au CNRS, à l’Institut Néel de Grenoble. Mon travail porte sur la physique et la chimie quantique, notamment sur les matériaux quantiques et leurs propriétés électroniques et magnétiques. Je m’intéresse particulièrement à l’intrication quantique.
Je viens d’un milieu modeste, dans une région rurale entre les Midi-Pyrénées et le Languedoc-Roussillon, dans l’extrême sud du Massif Central. La ville la plus proche était La Salvetat. Mes parents n’avaient pas de lien avec le monde académique : mon père était électricien et ma mère ne travaillait pas. C’est l’école qui m’a permis de m’émanciper. Dès 10 ans, j’ai été pensionnaire, puis j’ai vécu chez une tante à Albi, qui m’a ouvert de nouvelles perspectives. Au lycée, j’ai découvert les mathématiques, une discipline qui m’a passionnée. En maths, on part de rien et on construit un monde entier à partir d’hypothèses. C’est comme de l’heroic fantasy : il faut de la logique, de la rigueur, mais aussi beaucoup d’imagination.
Après un bac scientifique, j’ai intégré les classes préparatoires du lycée Fermat à Toulouse. Cela m’a permis d’intégrer une école d’ingénieurs, l’École Polytechnique. Je me suis accrochée, et j’ai bossé. Il fallait m’en sortir. A tout prix ! Le milieu social des parents fait souvent la différence. N’étant pas particulièrement bien dotée de ce côté, je n'aurais pas pu sortir du lot sans faire les études que j'ai faites. Le choix de l’X n’était pas seulement lié à l’excellence de l’école, mais aussi au fait qu’elle me permettait d’être rémunérée.
J’ai ensuite fait un doctorat en chimie quantique. Il a duré 20 mois environ. Dans la recherche sur le quantique, il faut faire table rase de toutes ses intuitions, de tout ce l’on sent pour reconstruire un monde de pure logique, de pur raisonnement. Mon objectif était clair : devenir chercheuse pour comprendre le monde, le modéliser, et contribuer à le rendre meilleur.
Et après ton doctorat ?
J'ai passé ma thèse le 10 juin 1988, et le concours CNRS dix jours après. J’ai été prise et j'y suis rentrée en octobre de la même année, avant même de partir en post-doc aux US. J’ai été chargée de recherches avant de devenir directrice de recherches en 2005. Je travaillais au sein du laboratoire de physique quantique, à Toulouse. Puis je suis allée à Caen pour rejoindre le laboratoire de matériaux qui s'appelait le CRISMAT.
Comment décrirais-tu ta vie de chercheuse ? L’idéal des débuts est-il toujours présent ?
Oui, l’idéal est toujours présent. Mais la réalité est exigeante : en recherche, on est en compétition internationale et on se remet constamment en question. Dans ce métier, on travaille sur des sujets qu’on ne maîtrise pas encore, et dès qu’on commence à les comprendre, il faut souvent passer à autre chose. D’une certaine manière, il faut partir du fait que le chercheur est en permanence face à ses incompétences. Et ça, ce n'est pas si facile à vivre. C’est un métier où l’on est chaque jour confronté à ses limites.
L’environnement peut aussi être difficile, surtout pour une femme. J’ai subi des marques d’irrespects dues à mon genre, même assez récemment. Il a fallu me battre pour arriver à me faire une place. Sans compter que souvent, on va demander aux femmes dix fois plus qu'à un homme pour la même chose. Si on élève la voix, on risque de passer pour une harpie et si on ne dit rien, on prend celui d’être considérée comme incolore. Venir d’un milieu populaire n’a pas arrangé les choses : il a fallu apprendre les codes sociaux et en quelque sorte s’imposer sans déranger, dans un monde très masculin.
En tant qu'utilisatrice historique des centres de calcul, quel rôle joue GENCI dans ton activité ?
C’est simple : les ressources de calcul sont indispensables. Sinon, j'arrête de travailler. J’ai commencé à utiliser des centres de calcul pendant ma thèse, comme le CNUSC à Montpellier, l’ancêtre du CINES. Ensuite, j’ai également eu recours aux ressources du centre qui deviendra plus tard l'IDRIS. Je connais GENCI depuis sa création.
En dehors d'être une utilisatrice pendant très longtemps, j'ai été membre d'un comité de programme, du comité thématique 8 (CT8 – chimie quantique et modélisation moléculaire) , puis j'en suis devenue la présidente avant de laisser la place. Toutefois, je n’avais pas envie de m'éloigner de la communauté du calcul. C’est pourquoi je me suis impliquée dans la communauté des utilisateurs de l’IDRIS : pour que les machines s’adaptent aux besoins scientifiques et non l’inverse. Il y a toujours besoin d’un dialogue pour ajuster les ressources et les besoins. GENCI en est l’instance. Et cela fonctionne bien. Ma motivation, c'est de soutenir les communautés, qui ont des besoins différents, et dès lors il importe de pouvoir disposer d’architectures diverses. Cela implique une démarche vraiment interdisciplinaire, de pouvoir parler à différentes communautés. Le calcul ne se résume pas à une question de puissance : c'est un partenaire de la pensée scientifique.
Penses-tu qu’il y a une crise de la science chez les jeunes, et quelle place pour les filles et les femmes dans ce domaine ?
Je trouve que l’enseignement des sciences a parfois perdu de sa magie. Il faut réenchanter cette discipline en montrant comment les objets s’agencent et interagissent. Pour les filles et les femmes, il n’y a pas de solution unique, mais les rencontres et la volonté sont essentielles. Donner envie me semble une priorité.
Beaucoup de femmes ont cette envie de contribuer au collectif et d’apporter leur pierre à l’édifice. Il faut être prête à se battre, avec le courage dont parlait Jaurès : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. ». Cela me semble une bonne définition de ce que signifie être une femme de sciences. Pour devenir une femme de sciences et bâtir des mondes, il faut de l’imagination, de la rigueur, et de la volonté.