Le parcours d'Elham Kashefi vers la mécanique quantique n'a pas été linéaire. Née en Iran, elle a grandi avec une passion pour les mathématiques et la résolution de problèmes, mais aussi un amour profond pour la danse et l'inconnu. Aujourd'hui, en tant que professeure et cofondatrice de la start-up VeriQloud, elle utilise la « boîte à outils magique » de la mécanique quantique pour résoudre les défis liés à la confidentialité dans le cloud.
Vous décrivez souvent votre parcours scientifique comme un moyen de réaliser un rêve d'enfant. Comment les mathématiques vous ont-elles amenée à devenir une « globe-trotteuse » ?
Enfant, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais simplement « globe-trotteuse ». Mon père me disait que ce n'était pas un vrai métier ! J'ai grandi à Téhéran, où l'éducation, en particulier les mathématiques, est très valorisée. J'ai étudié à l'université Sharif, où je me suis spécialisée en combinatoire et en théorie des graphes, car j'aimais beaucoup l'aspect « résolution d'énigmes » de ces disciplines. Finalement, j'ai réalisé que la science était le moyen idéal pour réaliser mon rêve. C'est un « espace sans frontières ». Elle est devenue ma « valise ». Elle m'a permis de déménager à Londres, de rencontrer des personnes hautes en couleur et de collaborer à l'échelle mondiale. J'ai réalisé que mon père avait tort : on peut être globe-trotter grâce aux mathématiques et à la science.
Comment êtes-vous passé de l'informatique classique à l'informatique quantique à la fin des années 90 ?
Cela s'est passé à Londres, à l'Imperial College. Je suis arrivé avec une seule valise pour travailler comme assistant de recherche, car j'étais un bon programmeur. Une amie, Yvette, m'a dit que je devrais me lancer dans « l'informatique quantique ». Je lui ai répondu : « Je suis un physicien épouvantable ! ». Mais mon superviseur, Vladko Vedral, était brillant. Il a compris que j'avais une formation en algèbre linéaire et en combinatoire, et il a traduit les problèmes quantiques dans un langage que je pouvais comprendre. Je suis tombée amoureuse de cette discipline. J'ai vu dans la théorie quantique un nouvel outil magique : la téléportation, la QKD, la superposition, qui nous permettaient d'aborder d'anciens problèmes d'une manière complètement nouvelle.
L'une de vos principales contributions est le « calcul quantique aveugle ». Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s'agit ?
C'est le travail dont je suis le plus fier. À mesure que nous nous dirigeons vers l'utilisation de puissants ordinateurs quantiques dans le cloud, nous sommes confrontés à un problème de confidentialité. Si vous êtes une entreprise pharmaceutique qui souhaite découvrir un médicament, vous ne voulez pas que le fournisseur de cloud vole vos données ou votre algorithme. L'informatique quantique aveugle universelle est un protocole que nous avons inventé et qui permet à un client de se connecter à un serveur quantique et d'effectuer un calcul sans que le serveur ne connaisse jamais la nature des données ou de l'algorithme. Elle transforme la confidentialité d'un obstacle en un catalyseur de collaboration. Elle résout le conflit entre la réglementation et la nécessité de partager des données.
Vous participez également à l'initiative française Hybrid Quantum Initiative (HQI). Quel est votre rôle dans ce cadre ?
Pendant longtemps, l'informatique quantique n'existait que sur les tableaux noirs. L'HQI représente l'ère où ces machines existent enfin. C'est un « bac à sable » extraordinaire. J'ai une formation théorique, mais HQI nous permet de tester nos protocoles sur du matériel réel et bruyant. Nous devons adapter nos modèles mathématiques parfaits aux limites des appareils actuels. C'est une phase de découverte scientifique où les experts en matériel informatique et les chercheurs se réunissent pour trouver comment apporter une réelle valeur ajoutée.
En tant que femme dans un domaine dominé par les hommes, quelle est votre perspective sur la place des femmes dans les STEM ?
La science est, par définition, l'un des domaines les plus ouverts d'esprit. Elle est basée sur des faits, et non sur une hiérarchie. Cependant, nous sommes humains, et les humains font des erreurs. J'ai connu des revers en étant la seule femme dans les réunions, en étant ignorée, mais mon réseau a été ma « colonne vertébrale ». Quand les choses tournent mal, je ne me dis pas « c'est parce que je suis une femme ». Je me tourne vers mes amis et mes mentors. Nous prenons un verre, nous nous défoulons et nous passons à autre chose. C'est essentiel. Nous devons montrer à la prochaine génération à quoi ressemble vraiment la vie d'un scientifique. Ce n'est pas seulement le stéréotype de « Big Bang Theory » d'un excentrique dans un sous-sol. C'est aussi des voyages, de la collaboration et du plaisir. Si nous pouvons montrer cela, nous pourrons attirer davantage d'esprits brillants.
À propos d'Elham Kashefi
Elham Kashefi est professeure en informatique quantique et directrice de recherche au CNRS. Elle est cofondatrice de VeriQloud, une start-up spécialisée dans la sécurité des réseaux quantiques. Pionnière dans le domaine du cloud computing et de la vérification quantique, elle comble le fossé entre les protocoles quantiques théoriques et les applications concrètes.